« Le piège du Kosovo »

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« Le piège du Kosovo » : nouvelle édition de « Kosovo, année zéro », Jean-Arnault Dérens ; Éditions Non Lieu, 2008

Présentation générale

Le livre « Le piège du Kosovo » est la nouvelle édition de « Kosovo, année zéro » (initialement paru en 2006). Outre une présentation complète de l’histoire complexe de la région, l’ouvrage dresse également un bilan de la guerre du Kosovo (1998-1999), du protectorat international instauré par les Nations unies et aborde les perspectives pour l’avenir du Kosovo. L’auteur Jean-Arnault Dérens, historien, journaliste et rédacteur en chef du site web d’informations « Courrier des Balkans ».

L’ouvrage est composé de plusieurs parties de natures diverses. Il est préfacé par Marek Antoni Nowicki, ancien médiateur du Kosovo (200-2005). Suit la justement intitulée « Introduction : Les paradoxes du Kosovo » (pp. 13-22) exposant des questions abordées dans le livre et contenant des notes sur les noms propres en serbe et en albanais ainsi que des indications sur la prononciation de ces deux langues.

Le corps de l’ouvrage est constitué de six chapitres abordant le sujet en de très amples détails. Le premier chapitre (« Le Kosovo dans l’histoire et les imaginaires serbe et albanais », pp. 23-84) retrace les histoires complexes et entremêlées des Balkans du XIV s. jusqu’à aujourd’hui. Le 2ème chapitre (« Le Kosovo entre Milošević et l’OTAN », pp. 85-148) traite des développements qui mènent Slobodan Milošević au pouvoir jusqu’à l’intervention de l’OTAN marquant la fin du conflit au Kosovo. Le chapitre « Vous avez dit « Grande Albanie » ? » (pp. 149-202) présente l’évolution historique et politique de l’idée d’une « Grande Albanie » dont l’existence est évoquée et matérialisée d’une certaine façon dans l’opposition ethnique albanaise à une « Grande Serbie ». Le 4ème chapitre (« Comment peut-on être Serbe au Kosovo ? », pp. 203-246) traite des questions identitaires et de la minorité des Serbes Kosovars, approche complémentaire à la question ethnique des Albanais Kosovars. Le 5ème chapitre examine sous toutes les coutures « La faillite du protectorat international » (pp. 247-304). Le dernier chapitre (« La mosaïque détruite », pp. 305-332) constitue enfin une discussion et analyse de faits historiques et géopolitiques présentés dans les chapitres précédents. Chaque chapitre a sa bibliographie propre (des sources et des notices explicatives supplémentaires).

La conclusion (« Le Kosovo : l’avenir des Balkans et l’avenir de l’Europe », pp. 333-342) explicite les perspectives de la question du Kosovo, de ses interactions avec les pays voisins et de l’importance de celles-ci pour la stabilité, l’agrandissement et la cohésion de l’Union Européenne (UE). Figurent en annexes une chronologie, une liste des sigles, des notices bibliographiques des personnalités mentionnées dans l’ouvrage, une bibliographie générale et un index.

L’approche historiographique est l’outil principal de cet ouvrage. Aborder la construction historique des imaginaires et représentations permet de rendre intelligible l’évolution des Balkans et des raisons à l’origine du conflit du Kosovo. Le livre souhaite dresser le portrait le plus complet possible des évènements ayant mené au conflit et aux développements après sa fin. La majeure partie de l’ouvrage est ainsi consacrée à l’examen minutieux des évènements, développements sociaux, politiques et militaires s’étant déroulés entre 1990 et 2001. La question « le Kosovo est-il serbe ou albanais ? » est posée très tôt dans l’ouvrage (p. 16) suggérant que le livre souhaite relever le défi d’y répondre. Le questionnement identitaire est très fortement présent tout au long de l’ouvrage ne serait-ce qu’à travers du constant rappel de la dualité des noms propres (toujours orthographiés « nom serbe/nom albanais »). Des éléments d’une réponse fort malaisée figurent en filigrane.

Le contexte d’écriture est marqué par l’évolution de la définition étatique du Kosovo dans les cinq années suivant l’instauration du protectorat international. Le statut du Kosovo est indéterminé à partir de 1999 lorsque le conflit est terminé suite à l’intervention de l’OTAN et la mise sous tutelle de la région en vertu de la Résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU (10 juin 1999). La Résolution 1244 pose de sérieux problèmes car elle affirme le caractère temporaire de ce statut tout en soutenant l’attachement des Nations unies à l’intégrité territoriale de la République fédérale de Yougoslavie (devenue la Serbie-et-Monténégro en février 2003 et dont la Serbie est l’héritière politique). L’année 2005 voit deux évènements importants se produire : les Nations unies donnent mandat à Martti Ahtisaari (novembre) pour superviser les négociations entre les gouvernements serbe et kosovar sur le statut final du Kosovo ; le médiateur du Kosovo Marek Antoni Nowicki, figure importante de la réconciliation, termine son mandat (décembre). Le début de l’année 2006 n’est pas moins mouvementé, avec le décès du président Ibrahim Rugova, figure emblématique du mouvement indépendantiste albanais (janvier) et les pourparlers entre le gouvernement du Kosovo, la diplomatie européenne et le gouvernement serbe prenant place à partir du mois de mars 20061.

Thématiques abordées

L’ouvrage ouvre sur une tentative de réponse à la question « qu’est-ce que le Kosovo ? ». Dérens explore non seulement l’histoire des peuples qui se sont initialement installés sur ces terres, mais également les imaginaires serbes et albanais du Kosovo. L’auteur insiste plus particulièrement sur la bataille de Kosovo Polje (1389), événement qui y assoit l’identité serbe. Cette identité n’est guère remise en cause sous l’Empire ottoman où la région bénéficiait d’une relative marge de manœuvre jusqu’à la fin du XVII s. (défaite de l’armée de la coalition austro-serbe par l’Empire). C’est au cours du XVIII s. que la dynamique d’islamisation du Kosovo se renforce. La narration historique aborde par la suite la naissance de l’identité nationaliste albanaise (p. 50) et de la proclamation de l’État éponyme. Une place importante est donnée à l’histoire du Kosovo indépendant (reconnu comme région autonome en 1945) au sein de l’ex-Yougoslavie ainsi qu’aux conséquences de l’abolition de son statut de province autonome (1989).

L’un des personnages centraux de cette historiographie est Slobodan Milošević, l’homme ayant dominé la vie politique yougoslave pendant près de deux décennies et responsable du conflit au Kosovo. Dérens décrit avec brio l’écart qui se creuse entre Serbes et Albanais du Kosovo, d’abord à travers l’enseignement politique de l’histoire et puis en majeure partie en raison de la politique de Milošević (pp. 77-79). Dérens insiste sur les divergences quant au développement du Kosovo et les particularismes démographiques de la région (pp. 89-90) en décrivant le fossé toujours grandissant entre la construction d’une Serbie unifiée version Milošević et une identité albanaise irrédentiste soutenue et enracinée par une « société parallèle » (pp. 102-107). Particulièrement intéressante est la brève discussion (pp. 109-110) autour des effets politiques de la résistance albanaise et des Accords de Dayton2 sur Milošević et les tensions internes albanaises. Dérens poursuit son exploration historique avec une description détaillée (pp. 111-118) de l’apparition de l’UCK (Armée de libération du Kosovo) et ses relations avec la LDK (Ligue Démocratique du Kosovo) d’Ibrahim Rugova ; l’auteur explicite également les luttes internes et les mécontentements ayant mené à la fracture au sein des résistances albanaises (1997-1998).

« Voyageant » avec aisance dans le temps, Dérens décrit avec amples détails le basculement dans la guerre sans oublier de critiquer la couverture médiatique occidentale des évènements. L’auteur ne néglige pas non plus de poser et de discuter d’une question centrale du conflit : la préméditation, de la part des forces serbes, d’un « nettoyage ethnique » (p. 136). La place des déterminismes identitaires est importante : c’est pourquoi Dérens déroge à la règle générale (instaurée par les médias occidentaux) qui veut que les Albanais Kosovars ont été les seules victimes du conflit pour présenter le revers de la médaille et décrire ce qu’il appelle « le second nettoyage ethnique », celui des Serbes Kosovars poussés à fuir (pp. 140-142). La question identitaire comme source de nationalismes est également abordée dans l’opposition de Grande Serbie et Grande Albanie, discussion apportant une nuance très importante sur les nationalismes albanais et kosovars en jeu et leurs divergences (pp. 155-159).

Une autre grande thématique du livre est le bilan du protectorat international. Selon Dérens, il s’agit d’une « faillite », position qu’il soutient à force d’un examen minutieux des divers champs d’intervention de la mission des Nations unies (MINUK). Particulièrement intéressante est la discussion de l’inadéquation totale de l’expertise censée être apportée par l’ONU et les réalités du Kosovo (pp. 255-257), illustrée par exemple dans les efforts législatifs (p. 280). La faillite législative et l’incapacité plus générale de la MINUK de prendre les mesures nécessaires que déplore Dérens sont-elles ainsi responsable de l’explosion du crime organisé (p. 274), du trafic de stupéfiants (p. 277) et du repli communautaire (p. 278). L’auteur laisse une place de choix à la discussion du complexe « criminalo-policier » et de l’implication considérable des différentes polices locales dans des activités criminelles (pp. 282-286). La « faillite » de l’intervention internationale permet enfin à Dérens d’ouvrir sur le chapitre final où il aborde les Balkans comme « une infinie variation de combinaisons identitaires » (p. 305), une « mosaïque détruite » qu’il tente d’inscrire dans une dynamique européenne et internationale.

Analyse critique

L’auteur cède trop souvent à la « tentation historiographique », c.-à-d. relater des faits dans les moindres détails. Cet écueil nuit à la compréhension de l’ouvrage car les faits restent désespéramment dénués du tissu structurant de l’analyse. En outre, l’utilisation d’inter-titres au sein des chapitres ne suit pas une logique homogène. Cette inconsistance de format et la narration historique prépondérante combinées rendent des pans entiers encore plus confus que la situation ne l’est déjà. D’autres passages sont par ailleurs surprenants car porteurs d’une opinion purement personnelle (exprimée à la 1ère p. sg.) et qui contrastent fortement avec des dizaines de pages de faits historiques. Lorsque présentes, les tonalités analytiques peuvent également être divergentes (e.g., la position vis-à-vis du rôle de l’UE au début du livre et au 6ème chapitre ; cf. ci-dessous). Enfin, la compréhension est parfois mise à l’épreuve en raison de l’utilisation de notions non-définies et cependant polysémiques. Un exemple illustrant cette confusion est le « marxisme-léninisme-maoisme version Enver Hoxha » (p. 324) : que signifie cette notion dans le référentiel historico-politique français ? Certainement pas ce qu’elle signifie dans le contexte albanais (Hoxha était un stalinien notoire) ou encore bulgare, pays où les élèves durant toute la période communiste ont eu, en lieu et place de l’éducation civique, un cours hebdomadaire de marxisme-léninisme avec des extraits fort opportunément choisis par le Politbureau du Parti.

Le lecteur reste sur sa faim quant à une explication cohérente et argumentée du « piège du Kosovo ». Le manquement que constitue une discussion claire de ce « piège » semble ainsi symptomatique d’une faiblesse générale de cet ouvrage pourtant extrêmement riche. Une minime mention du « piège » existe à la fin du livre (p. 339) mais elle est globalement négligeable car très peu soutenue par le trop exhaustif catalogue « des erreurs politiques et des occasions manquées ». La conclusion elle-même semble rajoutée de façon quelque peu artificielle car elle ne reprend que de façon très exceptionnelle les quelques déductions principales qui émergent du corps de l’ouvrage. Il est également dommage d’y lire des affirmations péremptoires, telles que par ex. l’annonce quelque peu incongrue que « le thème de « la solidarité slave et orthodoxe » est une belle légende » (p. 334). C’est une appréciation personnelle de l’auteur qui fait tâche et contraste avec la vision savante égrenée dans tout le long du livre. « La solidarité slave et orthodoxe » peut ne pas être du goût de l’auteur, il n’en reste pas moins qu’elle est une monnaie d’échange courante dans la pratique discursive politique dans les Balkans3.

Un vide historique et politique inexplicable est la non-mention de l’influence de Sali Berisha dans le bourbier identitaire balkanique. Berisha est mentionné une seule et unique fois (p. 162) dans une courte discussion de ses « étroites relations politiques » avec la LDK de Rugova. Inexplicable car Berisha est président de l’Albanie (1992-1997) et son premier ministre (2005-2013) en plus d’avoir été le leader de l’un des principaux partis politiques albanais (1991-1992 ; 1997-2013). C’est bien Sali Berisha qui a accueilli l’ex-président américain G.W. Bush pour la première visite d’un chef d’état américain en Albanie pendant laquelle M. Bush a exprimé son soutien à l’indépendance du Kosovo, déclaration chaleureusement reçue par le premier ministre albanais4. Plus important encore, en 2009, des déclarations répétées de M. Berisha à travers lesquelles il « flirterait avec l’idée de la Grande Albanie » ont suscité l’émoi des chancelleries occidentales5. L’importance du gouvernement Berisha dans le développement et l’enracinement de l’idée d’une Albanie ethnique n’est pas à négliger : selon un sondage Gallup de 2010, la majorité des Albanais de l’Albanie, du Kosovo et de la Macédoine étaient favorables à la Grande Albanie6. Enfin, ce champ lexical particulier a été repris par Berisha lors de son allocution de célébration du centenaire de l’indépendance de l’Albanie7. Faire l’impasse sur l’importance de Sali Berisha dans les définitions identitaire et leur mise en abîme analytique est dommageable car, de l’aveu même de Dérens, « la question nationale albanaise » est l’une des « deux grandes questions transfrontalières irrésolues » (p. 342).

Enfin, le traitement réservé à l’UE est intéressant en ce qu’il a d’ambigu au cours du livre. Ainsi, l’introduction fait très rapidement place à une charge plutôt virulente à l’encontre de la normalisation viala définition forcée des entités politico-géographiques balkaniques comme « État-nation », valeurs morales portées par l’Europe occidentale : « Les bonnes intentions et les partis pris, les approximations et les raccourcis historiques prennent peut-être leur racine dans un « inconscient colonial » de l’Occident, confronté à l’irréductible altérité des Balkans, à cette autre manière d’être européen »(p. 16). Cette affirmation forte s’oppose à : « [l]a perspective d’intégration européenne constitue le seul objectif politique offert aux sociétés balkaniques », court exposé favorable à l’intégration rapide et inéluctable des pays des Balkans dans l’Union, « peut-être après un court épisode plus ou moins violent de redéfinition de leurs frontières ». Ce doux fatalisme se finit par une question restée sans réponse : « Les questions nationales sont-elles solubles dans l’intégration européenne ? » (pp. 197-198).

Ainsi, le lecteur peine à comprendre le fil directeur du livre : s’agit-il d’une narration quasi-exclusivement historique ? Ou est-ce que ce « piège du Kosovo » sera disséqué et analysé, opération chirurgicale menant à une vision apaisée et éclairée ? La perspective de l’inévitable devenir européen du Kosovo et des pays voisins est extrêmement malaisée à saisir et aurait mérité une discussion plus minutieuse et cohérente. Ceci est d’autant plus nécessaire étant donné que >la plaidoirie en faveur de nations devant se former pour entrer dans l’UE trouve un écho pour le moins discordant dans la définition de l’Unio>n en ce qu’elle est une entité au sein de laquelle les frontières législatives, économiques et sociales sont amenées à se réduire.

Notes

1 Ces pourparlers se termineront en mars 2007 avec Ahtisaari soumettant ses propositions sur le statut final du Kosovo au Conseil de sécurité des Nations unies (prévoit d’accorder au Kosovo le statut d’état indépendant avec ses propres symboles, sa constitution et son armée, sous le contrôle de la communauté internationale).
2 Signés le 14 décembre 1995, ils mettent fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine (http://www.lemonde.fr/europe/article/2005/11/21/les-grandes-lignes-des-accords-de-dayton_712343_3214.html).
3 Un exemple très parlant est la déclaration récente du député membre du Parti Socialiste Bulgare Nikolay Malinov suite au référendum en Crimée. Le député saluait « tous les slaves orthodoxes avec la victoire dans la Troisième Guerre de Crimée » (position ouvertement russophile exprimée en des termes très connotés ; http://bit.ly/1iMTTZz).